dimanche 3 août 2014

Vestiges



J'étais allé dans cette maison à la campagne et j'étais tombé sur un carton plein de vieilles photos. Des photos de mon enfance, des photos de mes parents avant ma naissance, des photos de mes grands-parents, plus anciennes et plus petites encore.
D'abord, j'avais haussé les épaules et marmonné, je jette un oeil mais ça ne m'intéresse pas, pas plus que ça. En réalité, j'ai éprouvé beaucoup de curiosité et un grand plaisir à voir tout ça.
J'étais content de revoir l'image de mes grands-parents, aujourd'hui tous morts, à l'exception d'une seule, qui perd la boule et dépérit dans une de ces maisons où ils perdent tous la boule et dépérissent à grande vitesse.
J'étais curieux d'observer à nouveau les trombines de mes parents jeunes. Mon père, grand et élancé, et sa tête de petit voyou ; ma mère, riante et décontractée, toute en mouvement. Elle était d'une beauté plus éclatante que celle de mon père mais tous deux me sont apparus particulièrement séduisants et pleins de vie.
Quant à moi, je me suis trouvé connu ici et inconnu là. Des souvenirs me revenaient tandis que d'autres clichés me laissaient étonné. J'avais aussi été comme ça.
Chez tous, je reconnaissais ou découvrais ces traits et airs qui font les familles, de ceux qui ont pu disparaître avec le temps chez les plus anciens mais qui sont la trame des visages et allures de nos enfants et, à les comparer, on ne doute pas de l'ascendance. De l'oncle au fils ; chez la soeur et la fille.
Mais surtout, il m'a semblé découvrir une autre vie. Une vie de réunions familiales, de repas arrosés, de rires et de jeux. Aux tables chargés de plats et de bouteilles, j'ai vu des oncles, des tantes, des cousins, des grands-parents, des arrières grands-parents mêmes, et des amis, des amis, accoudés, un éclat de rire aux lèvres, l'oeil qui pleure, le corps qui s'affaisse sur une chaise, le bras sur l'épaule, la tape dans le dos, le verre à la bouche, des instruments joués, des mains qui battent la cadence, ici dans une salle à manger, là sous une pergola, à la plage ou aux sports d'hiver.
C'est comme si, dans ce carton, ils n'avaient fait que ça, tous jeunes, beaux et charmants. Comme si personne, le lundi matin, n'avait dû se lever, le crâne embourbé, pour aller travailler. Comme si personne jamais n'avait ses humeurs et que personne ne se fachait ou pas bien longtemps, en tout cas jamais après le prochain éclat de rire ou pas plus loin que la fin de son verre ou, je te promets, après cette bouchée c'est tout oublié. Je sais bien que ce n'est pas vrai. D'ailleurs de ce monde idyllique, aujourd'hui, il ne reste presque rien. Ce carton et c'est presque tout. La mort, le divorce, la fâcherie, l'oubli, les kilomètres.
Bien des chemins ont divergé et si les uns et les autres ne sont pas plus malheureux qu'alors, ils le sont différemment et avec d'autres. Ils sont par contre, tous, beaucoup moins jeunes.
Je me compte à leur nombre. Mais je ne suis pas mécontent d'avoir découvert que des vestiges de ce petit que j'étais restent là-bas, dans cette maison à la campagne.
Vivant aux souvenirs et présent dans les yeux.