dimanche 31 août 2014

Hop, en avant

Percevez-vous comme une phrase peut prendre appui sur un mot, accélérer, puis perdre de sa vitesse jusqu'à dévier de sa route, et reprendre appui sur un autre mot comme des coups de pagaie font avancer un canoë ?

C'est l'idée qui me venait à l'esprit en regardant la jeune femme assise à la place qui me faisait face. Elle avait les yeux clairs. Grands et clairs. Ses cheveux étaient noués en une tresse négligée qui lui tombait sur l'épaule. Parfois, elle s'étirait. Mais, le plus souvent, elle était plongée dans la lecture d'un ouvrage politique. De mon point de vue, celui-ci ne devait pas avoir grand intérêt. Peut-être même sa lecture n'était pas utile et sa rédaction un peu vaine. Mais, sans doute, il devait avoir valeur de passage obligé pour son auteur, disparu des écrans depuis qu'il avait perdu son ministère. Elle avait le front dégagé et portait des lunettes épaisses ; elle arborait en permanence un léger sourire et une sorte de petit double-menton tranchait franchement avec son allure générale de grand brune maigrichonne, superbe, forcément superbe.

De mon côté, tournant ces idées dans ma tête et tentant de les transcrire sur le papier, il me semblait que j'avais beau donner des coups de rames dans mon texte, ahaner en appuyant à gauche puis à droite, je n'avais pas tellement l'impression d'avancer mais bien plutôt celle de tournoyer.

Le bouquin venait à peine de paraître (son exemplaire était dégueulasse, corné et tâché ; j'avais cru à un ouvrage un peu ancien, tourné, manipulé, abandonné sur un plan de travail, maculé d'encre à force de plumes mises à sécher dessus), m'indiqua-t-elle. Pourquoi elle le lisait, je ne le lui ai pas demandé. Car, en réalité, elle était à peine aimable. Je me suis pris à penser qu'elle était la nouvelle compagne du sémillant politicien, elle se devait de connaître et analyser toute sa prose. A la limite, une de ses étudiantes. Une de ces étudiantes fans de leurs profs. Qui les attendent dans le couloir, à la sortie des cours. Leur proposer... dans l'espoir de...

Mon texte allait au ralenti et prenait une trajectoire qui n'était plus du tout la sienne et je ne voyais plus que des tourbillons et des rapides pour le secouer un peu et lui donner de l'allant.
Quelque part, un enfant pleurait et, dans ma conscience, ses plaintes se rapprochaient.

J'aurais pu l'espérer mais il ne me sauvait pas. Ce n'était pas la cascade attendue.

Ses cris étaient rauques et puissants. Désagréables et pas près de s'éteindre. Ils saturaient l'espace sonore, du côté de mon oreille droite.

Du côté de mon oreille gauche, et dans le cerveau alentours, je m'émerveillais de constater comment cette fille et son bouquin magiques avaient donné à mon esprit l'idée des coups de pagaie.

Mais plus l'enfant pleurait et plus c'était vers la Bretagne que je me portais. Un coquillage vrillé à mon conduit auditif.

Percevez-vous comme une phrase peut reculer, nous forcer à la suivre, nous emmener pour inverser son cours et revenir vers nous, pour nous prendre et nous saisir comme les vagues, sous l'effet de la marée, nous mouillent et nous glacent les pieds ?