mardi 15 juillet 2014

Sans quoi, je bouffe

J'éprouvais un sentiment étrange.
Plutôt, c'était une sensation.
Mais je ne saurais pas comment la prendre pour la décrire.
D'abord, j'avais faim.
Je mettais ça sur le compte de l'ennui.
Je ne m'ennuyais pas vraiment mais je n'étais pas tellement occupé. Ou plutôt je ne savais pas très bien quoi faire. Ou encore il y avait certaines choses auxquelles il aurait été bon que je me consacre (écrire par exemple) mais je rechignais à le faire.
J'avais faim.
Ensuite, je voyais bien que j'étais sujet à certaines appétences. Je me demandais même jusqu'à quel point, y succombant, elles ne vireraient pas aux addictions : bière, chorizo et échalotes.
Je buvais de grandes quantités d'eau.
Mais : qu'est ce que ça cachait, au fond ?

Il y avait cette autre fois où j'avais joué avec cette impression de ne jamais être totalement satisfait, nulle part. Je m'étais mis en situation, visitant seul une grande ville du sud, me reposant en famille au bord de la mer, participant à une réunion d'amis pour un week-end, et scrutant cette idée, toujours, dans un coin de moi, je m'étais trouvé nez à nez avec cette impression d'avoir vite fait le tour et d'être resté en quête, d'autre chose.

Et j'étais tombé là-dessus : faire quelque chose. Oh, pas forcément faire quelque chose qui se voit ! Ça pouvait être assis sur le pas de la porte, jambes croisées ; ça pouvait être bras ballants ; ça pouvait être allongé. Mais c'était m'employer.

C'était rester concentré sur l'écriture d'un texte, la tournure d'une phrase, le choix d'un mot, c'était me fixer dans l'observation d'une scène, d'une sensation, c'était être attentif à un proche, plein de notre commune existence ; c'était courir, nager, dessiner une lampe et la fabriquer ; c'était boire une bière et rigoler. C'était fait de concentration et d'attention et uniquement de ça, sans question.

C'était ne pas penser.
Ne pas penser à moi.

M'employer totalement, c'était user toute l'énergie qui me traverse pour en faire quelque chose, regarder, écouter, goûter, sentir, créer, fabriquer, agir, mais pas penser à moi qui serait en train de faire ça, pas tergiverser sur le comment et le pourquoi, pas m'inquiéter de l'avant et de l'après, prendre les choses dans leur jus, naturellement. C'était être, sans moi. Ce moi était marqué par l'impression de l'insatisfaction. Il avait du en faire l'expérience autrefois (comme vous avez pu la faire vous-même) et c'était maintenant sa mémoire.

Et ce souvenir ennuyant donnait faim.