samedi 28 septembre 2013

Le secret


Autrefois, mon père fumait. Ma mère ne supportait pas l'odeur. Mon père fumait dehors ou s'isolait dans le garage. Il y allait le soir, après nous avoir souhaité une bonne nuit, d'abord à moi, ensuite à ma soeur, nos chambres se succédant en ce sens sur son chemin.

Souvent, encore éveillé, je l'entendais faire un bruit caractéristique : c'était la petite enclume rangée sous l'établi qu'il déplaçait. Il dégageait une trappe. Là, sous la maison, s'ouvrait une caverne gigantesque, immense, d'abord voûtée de pierres solides, puis étayée de pièces métalliques en une haute et vaste halle sous laquelle brûlaient des foyers et d'où partaient en tous sens de longues et larges galeries qui, plus loin, débouchaient à l'air libre dans la prairie où paissaient les poneys.

Mon père poussant l'enclume sous l'établi, dégageant la trappe, s'engageant dans la caverne immense, allait rejoindre son peuple. Mon père était un chef indien. En bas, il s'asseyait parmi les sages de la tribu, fumait avec eux la pipe, palabrait. Il prenait des nouvelles, donnait des instructions. En bas, il était chez lui, parmi les siens. La présence de ces indiens sous la maison était le secret de mon père. Seul, je l'avais deviné.

J'étais impatient d'être initié, qu'il m'accepte avec lui, que je puisse moi aussi descendre dans cet endroit magique et mystérieux. Car après lui, ce serait moi le chef de ces Cheyennes fiers et orgueilleux, braves et courageux. Je rêvais à cet instant où je les découvrirais. Je m'endormais.

Depuis, la maison a été vendue. Je ne sais si une trappe a été aménagée dans la suivante - en grandissant, j'ai du oublier le secret de mon père - mais celle-là aussi a depuis été vendue et entre-temps l'enclume a disparu. J'aimerais bien qu'un jour on construise une autoroute qui passe par le centre du village où se trouvait notre ancienne maison. Les fouilles archéologiques dégageront des restes de bivouacs, des plumes, des tomahawks. Ce sera une énigme de plus pour la science.