samedi 28 septembre 2013

La mare



"Je reviens de la pêche", dit-elle. Et quelle pêche ! La pêche dans la mare. La mare se trouve une cinquantaine de mètres après la maison, là où commencent les prairies. C'est une petite surface d'eau, sûrement pas très profonde, alimentée au dessus par les eaux de ruissellement et en dessous par la nappe phréatique. La mare n'est jamais à sec. Toujours pleine, ou presque. Et, malgré sa maigre taille, vingt mètres sur trente environ, la mare est remplie de poissons de toutes les sortes, on ne sait même plus reconnaître lesquelles. Trop de croisements sans doute. De la consanguinité sûrement. Un jour, c'est un poisson rouge de près de quinze centimètres qui en est sorti. Qui sait comment il était arrivé là.

Les parties de pêche dans la mare sont endiablées. On déplie les cannes, on déroule le fil, on crochète l'asticot à l'hameçon, on lance, ça mord. On sort, on décroche, on relance le poiscaille à l'eau. Le bouchon se balance à nouveau sur le flot. Dix poissons à l'heure, au bas mot. Parions que certains se font prendre à plusieurs reprises, d'une ligne à l'autre. C'est à qui en remonte le plus. On ne fait pas d'encoches sur les gaules, elles rompraient d'avoir été trop tailladées.

Il y a d'ailleurs dans les parages un héron qui connaît bien cette mare. A l'évidence, il l'apprécie. Matins et soirs, on le voit surgir de derrière les arbres au loin, tourner un peu et, si l'on est discret, nous qui l'observons, se poser sur le flot sage. Et là, les pattes dans l'eau, se laissant balader par le clapot, lui aussi pêche. Rassasié, il repart.

L'hiver, la mare gèle. Parfois la glace épaisse permet d'y poser le pied. Une fois, on s'y est promené. Quelques craquements sourds et profonds rendaient notre pas hésitant. Les plus hardis ont fait la traversée. On n'a pas essayé de percer un trou pour y lancer un fil. A coup sûr, ça aurait encore mordu.

On parle maintenant d'y mettre une barque. D'abord, pour tailler les arbres qui plongent dans l'eau et que l'on n'atteint plus depuis la berge. Mais enfin, on finira bien par toiler un mât et régater. Avec les dauphins pour compagnons de route, on partira la journée et de retour à la nuit tombée, après une longue course au large à la poursuite d'un espadon ou d'un requin, on tirera le bateau sur la rive et à ceux qui nous y attendront, comme elle on criera : "Je reviens de la pêche".

Et quelle pêche !