samedi 28 septembre 2013

La forêt



Camper dans la forêt, quelle idée ! A la belle étoile, qui plus est ! Avec de jeunes enfants, encore en plus ! Facile à dire après coup. Mais voilà, nous y étions. Partis par un beau temps de fin d'après-midi, guillerets, quelques fins matelas de mousse soient dits "conçus pour le camp itinérant du randonneur par temps chaud avec portage occasionnel dans le sac à dos", les sacs de couchage, chacun sa taille et sa couleur, les lampes de poche, la nourriture pour le dîner, quelques vêtements chauds, le tout chargé sur l'homme de bât, de fière allure, ma foi, avec son pas décidé, sa résignation entière, son courage et sa ténacité, sa science et son sens de l'organisation brandis bien haut. A ces étendards, les autres ralliés. De toute façon, ils n'avaient pas le choix. C'était ça ou rien et sûrement pas la télé. Une expérience exaltante à partager, voilà.

Dans la forêt marchant, à la file indienne, indienne, indienne, ti dum, ti di, a ti dou li dou ti dé... Y'aura-t-il des loups, papa ? Non. Des ours, peut-être ? Non plus. Alors, des tigres ? Ne crains rien. Au pire des sangliers. Un renard, à la rigueur. Mais quand même, c'est méchant un renard. Ça peut nous mordre. Ça peut même avoir la rage. Oh, oh, un renard enragé. Et un sanglier enragé aussi. On se mettra dans la tente. Y'en a pas. A la queue leu-leu, tassés les uns contre les autres, ventres contre fesses, les pieds dans les talons de celui qui précède, l'arrière-garde aux avant-postes, l'éclaireur en serre-file. De plus en plus loin, une allée, un chemin, une sente, les arbres partout tout autour et rien d'autre que la vie secrète des sous-bois, propice à enfiévrer même les plus maigres des imaginations pourvu qu'elles soient jeunes et encore impressionnables.

Et puis l'étang repéré sur la carte, une clairière à son bord. Ramasser du bois, disposer les matelas. Jouer un peu, explorer les alentours. Faire cuire brochettes et pommes de terre. Dîner. Parler autour du feu, se rassurer. Entamer une partie de cartes, se distraire. Les sens aux aguets, écouter les bruits percer le silence de la forêt. Des petits cris stridents, des sifflements aigus, des craquements. Souvent loin, parfois proche. Ou simplement le feuillage, à lui seul inquiétant.

La nuit maintenant, noire. Et la lune parfois masquée par des nuages, lourds et menaçants. Et le souffle froid d'un petit vent venu de l'autre côté de l'eau, chargé d'humidité. Et le feu qui s'étiole. Et bientôt, malgré les lampes de poche, on ne voit plus rien. L'inquiétude à son plus haut, calmée cependant par quelques paroles bonasses, la sérénité de l'âme et la tranquillité du corps. Il faut se glisser dans les duvets, se coucher. Serrés les uns contre les autres, ça ne se peut autrement. Les esprits gonflés de l'espoir que tout se passe bien : qu'il ne pleuve pas ni ne fasse trop froid pour les plus âgés ; qu'aucune bête féroce et sanguinaire ne vienne nous manger pour les plus jeunes.

On aurait sans doute pu s'endormir s'il n'y avait d'abord eu l'histoire à lire. C'est là que la faillite de l'entreprise advint. Pour ne pas s'alourdir inutilement, il n'avait été prévu qu'un petit livre, inoffensif dans le confort douillet des chambres d'enfants : Le petit Poucet. Après, plus rien ne fut possible dans cette forêt. Il fallut rentrer.