samedi 28 septembre 2013

L'angoisse



Plus jeune, j'aimais bien faire peur à ma soeur.

Par exemple, je lui faisais croire que je n'étais pas moi et que j'allais retirer mon masque d'Arthur pour le lui montrer. Je me pinçais la peau sous le menton et tirais dessus comme on enlève une cagoule, en faisant des grimaces horribles. Je lui disais qu'évidemment le type qu'on allait découvrir là-dessous, et qui avait pris place dans le corps de son frère, serait un affreux bandit, un tueur sanguinaire, un criminel forcené. Ça l'inquiétait, je le voyais bien. Je me prenais au jeu. Je roulais des yeux dans leur orbite, je grinçais des dents, je forçais ma voix, me raclant la gorge, toujours en me tirant la peau sous le menton et sûrement, je n'étais pas beau à voir. D'ailleurs, plus ça allait, plus je me faisais moi-même peur et moins j'étais capable de m'arrêter et plus je sombrais dans cette espèce de panique : "Mais en quoi est-ce que je suis en train de me transformer ?" J'évitais autant que possible de sonder ma conscience de crainte d'y trouver quelques pensées délirantes, morbides, coupables, perverses, de m'y découvrir en monstre, de m'y reconnaître possédé. Je n'avais vraiment pas envie de m'apercevoir que dans ce corps, peut-être, était tapi un démon. C'étaient des moments vraiment angoissants. Et je me demande à présent si je n'ai pas redouté parfois de sombrer, totalement, dans la folie.

Je ne saurais me rappeler aujourd'hui comment je-nous parvenions à désamorcer la tension qui s'était installée. Peut-être que ma soeur, à bout de nerf, détalait en courant et moi, resté seul, je poursuivais un temps mon simulacre ? Je m'observais, m'interrogeais, devant un miroir, toujours mes yeux écarquillés et mes doigts enfoncés dans la peau désormais blanchie sous la pression. Et puis, sans doute, il me fallait me rendre à l'évidence : jamais je n'arriverai à retirer cette face. C'était bien moi dans la glace, c'était bien moi dans moi. Alors, je devais esquisser un sourire, heureux de me retrouver, me palper un peu ici et là, puis quitter la pièce en fermant, délicatement mais complètement, la porte, laissant derrière moi cet envoûtement momentané.