mardi 30 juillet 2013

Elle vous regarde



C'est une fille de Tel Aviv que j'ai rencontrée à l'étranger, non pas en Israël, son pays, mais au Kenya. Elle y faisait des recherches dans le cadre d'une étude qu'elle menait pour sa thèse d'ethnographie. Je crois me souvenir que le sujet avait trait aux Kikuyu, peuple qui s'est illustré dans les années 50 à travers le mouvement rebelle des Mau Mau et sa lutte contre la couronne britannique, mais, aujourd'hui, je ne pourrais le jurer. Evidemment, je ne doute pas qu'elle ait été inscrite au département de sociologie et d'anthropologie de la faculté des sciences sociales Gershon Gordon comme elle me l'avait alors expliqué mais je crois pouvoir affirmer que ses travaux passaient au second plan et que sa présence à Nakuru où nous nous étions rencontrés avaient plus à voir avec une déception amoureuse, le besoin de s'évader et la nécessité de se retrouver face à elle-même et pouvoir faire le point sur son parcours personnel et ses aspirations profondes qu'autre chose.

Nous avons passé quelques jours ensemble sur la route qui va de Nairobi à Kampala, entre Kenya et Ouganda. A Nakuru (Province de la Vallée du Rift), nous avions le choix entre deux voies, l'une au nord et l'autre au sud. Je devais prendre cette seconde qui bifurque vers Kericho, Kisumu et Butere (à travers la province de Nyanza, vers la Province occidentale). J'avais en projet de me rendre sur les rives du vaste lac Victoria que l'on aborde là à Kisumu et que l'on retrouve plus loin en Ouganda. Je comptais voir de mes propres yeux la source du Nil (le Nil Victoria près de Jinja, avant qu'il ne devienne le Nil Albert puis le Nil blanc et enfin le Nil, le Nil tout court qui traverse l'Egypte et débouche en Méditerranée). Elle avait quelques individus à rencontrer à Kakamega où elle devait les interroger pour son étude. C'était un court crochet mais dans la brousse... Je n'avais pas le temps de l'attendre.

Mais ces quelques jours, cinq au total, que nous avons passés ensemble me furent très agréables. Les marches comme les arrêts comme les bivouacs. Elle avait de la discussion et savait se taire. Elle pouvait se montrer fine ou balourde. Discrète ou directe. Sensible ou fermée. Son humour m'amusait. Elle riait comme on s'esclaffe et tournait les choses à la dérision, elle en premier, moi en second, la vie en troisième. Elle n'était pas une grande marcheuse, elle le reconnaissait. Ça ne posait aucun problème : dans ces endroits, il n'était pas question d'aller à pieds. Nous cheminions à bord d'un 4x4 brinquebalant, sa carrosserie percée de rouille, ses pneus élimés, son capot fumant. Elle ne savait pas pêcher, moi non plus, nous avions quelques vivres dans nos sacs. Des fruits secs, du riz, du jambon fumé. Nous dormions dans la cabine à l'arrière, sur des matelas de fortune.

En définitive, à cette époque, je ne savais pas grand chose d'elle et, de cette époque, je ne sais plus grand chose d'elle. J'aurais même du mal à me souvenir nos discussions et ses propos. Je me rappelle un rire sonore, une attention bienveillante et des mouvements légers. Des yeux clairs et doux qui vous regardent.

Par contre, je sais depuis ce qu'elle est devenue. Nous nous sommes quittés à Kisumu. Elle m'avait laissé une adresse en poste restante, je n'ai pas manqué de lui écrire, elle m'a répondu. Nous poursuivons notre correspondance aujourd'hui encore. Après Kakamega, elle est rentrée à Nairobi. Elle a terminé ses travaux sur les Kikuyu, sa thèse à Tel Aviv. Elle y est retournée, en est repartie. Elle vit désormais à Melbourne, Australie. Elle y enseigne sa spécialité. Elle vit remise de ses peines de cœur, mariée et mère. Elle m'écrit souvent : "Cher ami, quand viendras-tu me voir ?"

J'imagine que depuis cette photo, prise alors qu'elle rassemblait ses affaires, photo mal exposée, mal développée, mal tirée et mal conservée, elle a bien changé.

(Si j'écrivais qu'elle s'est mariée avec un gars du Nebraska, vous y croiriez ?)