mercredi 6 mars 2013

Le succès est une autre affaire

"Procurez-vous une radio ou un gramophone de la plus grande puissance sonore possible, et asseyez-vous pour écouter une exécution de la Septième Symphonie de Beethoven ou de la Symphonie en ut majeur de Schubert. Mais je ne veux pas seulement dire que vous allez vous asseoir pour écouter. Ceci est ce que je veux dire : portez le son à la puissance maximum. Puis étendez-vous sur le plancher et que votre oreille s'approche de la source sonore au plus près possible, et restez là, effaçant le plus possible votre respiration, immobile, et ne mangeant pas, ne fumant pas ni ne buvant. Concentrez toutes vos facultés dans ce que vous entendez, entendez de tout votre corps. Vous n'entendrez pas la musique de façon aimable. Si vous en souffrez, réjouissez-vous. D'aussi près que vous le pourrez jamais, vous atteignez cette musique, vous êtes en elle ; pas seulement en elle, vous êtes cette musique elle-même ; votre corps n'est plus votre forme et votre substance, il est forme et substance de la musique.
Est-ce que ce que vous entendez est joli ? ou beau ? ou légal ? ou tolérable dans la société polie ou aucune autre ? Ce que vous entendez est, par delà toute computation, musique sauvage et dangereuse et meurtrière à tout équilibre de la vie humaine telle que la vie humaine est ; et rien ne peut égaler le viol que la musique opère sur toute cette mort ; rien sauf n'importe quoi, n'importe quoi dans l'existence ou le rêve, n'importe où grossièrement perçu vers sa dimension vraie.

Beethoven a dit une chose tout aussi impétueuse et téméraire et noble que le meilleur de son oeuvre. Selon la mémoire que j'en garde, il disait : "Celui qui comprend ma musique ne peut jamais plus connaître le malheur". Je le crois. Et je serais un menteur et un lâche et l'un de vous dans votre monde à l'abri si je devais craindre de dire les mêmes mots de mes perceptions les meilleures, et de ma meilleure intention.
L'accomplissement, auquel est suspendu toute fatalité et toute erreur, est une autre affaire".

James Agee, Louons maintenant les grands hommes, avec Walker Evans chez Plon dans la collection Terre Humaine.

Ça marche aussi avec Mermonte ou O'Rourke, ou que sais-je que vous voudriez écouter et qui vous remuerait un tant soit peu.

Comprenez bien : la joie, la pure joie de vivre, est dans ce qu'on emploie l'énergie qui nous est allouée, qu'elle soit mentale ou physique, et qu'on consume toute entière dans l'acte qui nous occupe, qu'on écrive un texte, qu'on construise une charpente, qu'on écoute un ami, qu'on se prenne, avec lui ou sans lui, une bosse de rire, qu'on lise un livre, qu'on cueille des fraises, qu'on joue de la batterie, de la guitare ou de l'accordéon, qu'on apprenne à aller à vélo, ce sourire, bon Dieu !, de l'enfant concentré sur le coup de pédale, faisant fi de la peur de tomber, se projetant de tout son être, vers l'avant, vous la connaissez cette émotion qui mêle tout, larmes, bonheur, amour, reconnaissance, la joie de vivre ! L'énergie qui vous traverse et va, créant. A portée de main.

(Cette note dans tout ce qu'elle a de bâtarde et de bancale, de raisonnement poreux et de logique sans doute un peu foireuse, d'à peu près, de rentré au chausse-pied, d'incompréhensions et de méconnaissances, d'incompétence même, et de tout cela je me pardonne car de malhonnêteté non, incarne la perfection de ce que je veux dire, illustré, bien ou mal, par la longue citation d'Agee. C'est sans doute incompréhensible, mais joie pour moi, qui m'y suis mis, concentré à suivre le fil. Ma meilleure intention. L'accomplissement - le succès - est une autre affaire).