mardi 26 mars 2013

Benzema

Dans "Le football est un langage avec ses poètes et ses prosateurs", texte inclus dans le recueil Les terrains. Ecrits sur le sport paru aux éditions Le temps des cerises, Pasolini explique que le football, à l'instar de toute langue parlée et écrite, est un langage, un langage avec ses codes et ses sous-codes, un langage formé de ses propres mots, ceux-ci eux-mêmes composés d'unités minimales qui seraient le toucher de balle, un langage qui aurait ses propres normes syntaxiques produisant son discours, tantôt prose (les courses, les passes), tantôt poésie (les dribbles, les buts).

Ce matin, je pensais à un truc.

Imaginons qu'un enfant m'enfonce la pointe d'une équerre en plastique dans le flanc pour me faire croire à la menace d'un pistolet et jouer à l'attaque à main armée. Imaginons. Les enfants sont comme ça ! Comment décrirai-je, non pas une telle intention, c'est fait, mais la sensation chez moi provoquée par cette pointe dans ma chair, cet enfant dans mon dos, son envie de jouer, avec moi, et les émotions et les pensées qui m'envahissent ?

Il y aurait sans doute bien des moyens de le faire, en prose ou en poésie, et décrire l'éclat du diamant dans la paroi rocheuse par mille pieds sous terre, ambiance humide et chaude, moiteur suffocante, rumeur bruyante des machines hydrauliques employées, n'en serait pas la plus tordue. Par exemple.

Mais qu'est ce que ça dirait, vraiment ?

Car aux mots, l'on fait dire ce que l'on veut. Et l'on en comprend ce que l'on peut. Le chat est mort. Il l'est, en effet, s'il l'est en réalité. S'il ne l'est pas en réalité, il pourrait quand même très bien l'être en mots. Peut-être des mots qui ne parleraient pas du chat mais de celui qui dit ou écrit les mots et de celui qui écoute ou lit les mots.

Dans une telle affaire, les mots n'ont sans doute que peu d'importance : on les choisira donc avec soin, clairs, précis, directs. Ils diront ce qu'ils doivent dire. On en comprendra ce que l'on est à même d'en comprendre. Ils traceront les lignes apparentes d'une intention : la pointe de l'équerre ; la chair molle et dense, enfoncée. L'enfant ; moi. Nous, ensemble. On pourra alors, chacun, tous, se consacrer à tout le reste.

- "Viens, on va aller se fabriquer des pistolets en bois.
- Et des épées ?
- Et des épées".