vendredi 14 décembre 2012

L


Je tirais de l'argent. Elle fonçait vers moi, à grands pas décidés, m'interpellant : "Partez pas, restez là !". Je ne bougeais pas.  Elle m'expliquait : elle voulait elle aussi retirer des sous et sans qu'on l'importune. C'était déjà arrivé, précisément à cet endroit. Elle regardait le bar d'en face d'un oeil noir. J'en sortais. Je faisais office de garde du corps donc. Ça me rappelait mes jeunes années dans les rangs du Mossad quand nous filions sur les trottoirs et virions d'un seul élan, subit et brutal, pour revenir sur nos pas et nous trouver nez à nez avec ceux-là qui nous filaient si maladroitement. Là, on donnait du poing, y'avait de la dent pétée, du nez cassé, de l'oeil noirci. Je dis : "Ça pourrait être moi qui vous agresse et vous pique votre fric". Elle : "Non, vous tirez de l'argent, vous avez des sous". Pas évident mais pas bête non plus.

Je gardais son corps. Elle empocha l'argent et dit, tout à trac : "Je suis lesbienne. Comment vous me trouvez ? Je suis moche ou laide ?" J'étais pris au dépourvu, je ne savais quoi répondre. Elle conclut : "Je suis si moche ?! Ouais". Il fallait que je me reprenne, que je trouve à dire. Garde du corps, soutien psychologique : "Vous avez du charme". Dieu, elle en avait ! Elle n'était pas belle, ni même jolie. Mais il y avait dans son expression un petit truc charmant qui sans doute pouvait la rendre aimable, si elle nous laissait le temps. Elle ne laissait pas le temps.

"Vous inquiétez pas, je ne veux pas coucher avec vous. Je voulais savoir c'est tout. Je me trouve moche". J'ai remué la tête. Et elle a filé et moi aussi. A droite, à gauche. Dans la rue, sous terre. J'attrapais le métro et n'y pensais plus.