mercredi 7 novembre 2012

Nous aurions des écrans

Nous aurions des écrans, et les yeux rivés.
Nous aurions des écrans, et les oreilles bouchées.
Derrière nos écrans, il y aurait des amis, des connaissances, des relations, qui nous diraient qu'ils font, qu'ils voient, qu'ils écoutent, qu'ils disent, qu'ils pensent, qu'ils aiment, ou qu'ils n'aiment pas, qu'ils sont.
Ils le diraient en peu de mots, très brefs, pas ennuyeux.
Ils le diraient en photos, un rosbif, des oiseaux, une ombre, un sourire.
Ils nous le feraient comprendre d'un lien, d'une vidéo, de sons.
Avec eux, de part et d'autre de nos écrans, nous mènerions des conversations, nous aurions des échanges, nous blaguerions et ririons. Nous vivrions des désillusions et pleurerions aussi, c'est possible.
Devant nos écrans, nous nous réjouirions de toute cette vie, ces amis, ces pensées, ces paroles, ces existences, cette existence, notre existence.
Du mouvement, pas d'ennui.
Nous ne nous le dirions pas ainsi, ce serait plus simple, nos yeux rivés, nos oreilles bouchées, notre esprit occupé, nous serions satisfait, content, heureux.
La vie, la belle vie, la vraie vie. La vie qui bouge, la vie qu'on appuie, la vie qu'on clique.
Parfois cependant, nous verrions des amis, nous rencontrerions des connaissances, nous ferions face à des relations, nous serions, malgré nos yeux et nos oreilles, malgré notre esprit qui préfère, immergé dans le monde, c'est obligé, dans un café, sur un trottoir, au bureau, dans notre salon, parce que c'est ainsi que jusqu'à présent les choses étaient allées et qu'il en reste un peu, tout ne va pas de soi, immédiatement, sans quoi rien derrière nos écrans, quoique, mais même à ces instants-là de confrontation physique, de présence obligée, même dans ces moments-là où l'on ne peut plus sélectionner, choisir, espérer obtenir aussitôt parce que c'est un fil continu fait de pleins et de vides et non pas des hachures dont on ne retient que les seules intéressantes, même donc, nous aurions nos écrans, à portée, et nous pourrions regarder, rien ne nous en empêcherait, nous regarderions d'ailleurs, nous regarderions ailleurs, qui sait si d'autres amis, de meilleurs amis peut-être, ou des amis plus intéressants, des connaissances plus, des relations plus, des contacts moins, qui disent mieux, qui aiment mieux, ou n'aiment pas, qui sait si ceux-là, qui ne sont pas ceux-ci en chair et en ors devant nous et avec lesquels nous devons faire, ne viendraient pas ici derrière nos écrans pour nous donner ce que notre esprit qui ne veut pas s'ennuyer, quelle horreur, mais déjà se lasse, mince, veut voir le secouer, l'ébrouer, lui faire sentir la vie, la belle vie, la vraie vie, celle qui, selon lui, mérite d'être, celle qu'il se choisit, et quelle vie !
Toujours autre, toujours ailleurs.
Ainsi, nous aurions des écrans pour voir, entendre et sentir, pour cacher, rejeter, oublier.

Pourquoi pas, après tout.