lundi 8 octobre 2012

Inuit

Autrefois, vous connaissiez une personne. Vous la perdiez de vue. Le temps passait. Un soir, à table, vous vous demandiez : "je me demande ce qu'elle est devenue". Vous alliez vous coucher tout plein de cette interrogation. Peut-être même, l'habitude de ne pas recevoir, trouver, chercher de réponse à de telles questions, vous l'aviez reperdue de vue le temps de vous brosser les dents, étendre votre robe de chambre sur le dossier du fauteuil, sortir vos tricot de peau, slip et chaussettes sur la commode, prêts pour le lendemain, aligner vos pantoufles, le bord inférieur sur la latte de parquet qui partait de ce pied de lit pour rejoindre ce montant de porte ? Pile dans l'axe !

Si vous étiez un tant soit peu obstiné, curieux, fouineur, vous interrogiez ceux qui l'avait connue : "Tu te souviens... Je me demandais... As-tu des nouvelles ? ... Sais-tu ce qu'il (elle) est devenu(e) ?" Vous pouviez aussi courir au bureau de poste, fouiller les annuaires : 19 - Creuse, 17 - Charente-Maritime, 35 - Ille et Vilaine. C'est qu'il (elle) avait le goût du voyage. Vous pouviez faire appel à un détective privé, vous n'aviez qu'une mauvaise photo, 10x6 cm, grisâtre. Malgré tous vos efforts, les résultats restaient maigres.

Maintenant, votre regard acéré se déploie immédiatement sur internet. Vos doigts agiles tapotent, cliquent. Aussitôt, vous savez. Il (elle) habite Aurillac. Il (elle) s'est marié(e). Il (elle) est adjoint(e) communiste à la mairie socialiste de Lambert le Château. Il (elle) a une passion pour le vélo, s'y adonne et le dit. Il (elle) a repris ses études et rédigé une thèse d'anthropologie intitulée : "Autorité, parole et pouvoir : approche de l'activité néologique inuit au Nunavut" à l'université de Laval au Canada.

Les souvenirs affluent, la perte est sensible. Ça vous rend triste.

Dès lors, impossible de vous laver les dents. Votre peignoir traîne. Slip et chaussettes gisent au fond du tiroir. Vous marchez pieds nus. Il ne fallait pas, vous le savez, vous le saviez. Vous auriez du laisser les choses où elles étaient, juste cette image qui vous traversait l'esprit. Salut !

A retourner la terre, on ne remonte que des cailloux.