mercredi 4 avril 2012

Sage décision, je crois

Hier encore, mes doigts de pieds avaient des ongles. Il n'en ont plus.

Banal accident de machine-outil sur la chaîne de montage, chez Plimpton & Cie où je travaille. J'étais affairé à pousser une plaque de métal (un alliage) cubique sous la presse pour la déplier, l'aplatir et la recourber quand la semelle de ma chaussure de sécurité droite a glissé dans ce qu'il m'a, un très bref instant, semblé être de l'huile de vidange. Un jet, encore bien fluet, commençait à pisser de dessous le carter du boitier d'alimentation du villebrequin des poussoirs à piston et venait s'étaler le long du compresseur en une petite flaque chaude et visqueuse. Mes crampons antidérapants y dérapaient. Je partais en arrière. Ma tête chutait de mon mètre quatre vingt et heurtait brusquement le sol. Un réflexe qui m'aurait plié en deux aurait pu me faire me recevoir sur le cul et me briser le coccyx mais le poids de la plaque d'alliage métallique (un cube) dans les bras m'en empêchait certainement et je ne me rétablissais pas mais tombais bel et bien, lourdement, de toute ma hauteur, en long, par terre. Je m'évanouissais.

Je me réveillais quelques heures plus tard, le visage inquiet de ma femme au dessus de moi, une infirmière qu'on avait fait mander pour mes premiers clignements de paupières passant au large de mon champ de vision et m'interrogeant : "Comment vous sentez-vous ?"

Je ne me sentais pas trop. Alors.

J'appris ne plus avoir d'ongles à mes pieds. Ils avaient été broyés sous presse. Les doigts avec eux, il est vrai. Malgré les chaussures à coques renforcées. Une presse pour déplier l'acier, il faut reconnaître sa puissance et son efficacité.

On m'avait amputé au niveau des chevilles.

Dans l'instant où l'on m'informait de ce nouvel état, je décidais de ne plus, jamais, manger de viande. Je ne sais par quelle association l'idée m'en était venu mais la décision m'avait totalement imprégné et avait été comprise par chaque cellule de mon corps, os, nerfs, viscères et chair.

Et je laissais le reste d'anesthésiant oeuvrer à nouveau.