lundi 27 février 2012

Politique : pour la musique à la radio et la nature à la télé

Je me souviens qu'après le 21 avril 2002, les journalistes avaient, pour un grand nombre, estimé qu'ils avaient collectivement fauté dans leur traitement de la campagne présidentielle et considéré qu'il leur faudrait à l'avenir faire les choses autrement.

Ils avaient probablement fauté.
Ils n'ont pas tellement changé leurs façons de faire.

Que voit-on ?

Des sondages encore et toujours, assortis il est vrai cette fois d'interrogations sur leur valeurs ou leurs effets supposés, possibles ou avérés. On met en cause, on appelle à la prudence. Ça n'empêche pas de continuer. Ça exonère. Nouveaux sondages.

Des petites phrases encore et toujours, sorties de leurs contextes, relayées, commentées et discutées, déformées parfois, mises en exergue tout le temps et tous sont sommés d'y réagir et de prendre position. On regrette leur omniprésence, on dénonce ce penchant. Ça n'empêche pas de continuer. Ça exonère. Nouvelles petites phrases.

Rarement, on laisse les candidats s'exprimer sur le fond de leur programme. On leur intime l'ordre de les dévoiler et on les coupe aussitôt pour préciser tel ou tel aspect, un détail dont le grossissement est commandé par un fait tiré de l'actualité immédiate. Alors on laisse à penser qu'ils n'ont pas de programme ou que leurs propositions sont inaudibles (à ce stade, qui pourrait dire qu'il sait clairement quelque chose des ambitions des uns et des autres pour une éventuelle mandature ?). De fait, les candidats n'ont plus rien à dire sinon dénoncer le vide des propositions de leurs concurrents, leur manque de vision, de courage et d'honnêteté, et se laisser aller à la petite phrase. Un mot sur les sondages, au passage.

Probablement que les médias, et les journalistes, ont une place à tenir dans une démocratie et un rôle à jouer dans le débat mais ce ne sont sûrement pas ceux de se concentrer sur les infos révélant qu'Hollande est à 29% d'intentions de vote ou que Guéant estime que le FN est "nationaliste et socialiste".

Bien sûr, on peut les concevoir comme une simple caisse de résonance qui ne laisserait passer que les bruits les plus forts et il y a de sacrés musiciens dans la classe politique. Mais il peut aussi s'agir de mettre les faits en perspective, les intégrer dans un grand tout pour parfaire la vision des électeurs et non pas l'éclater en une multitude de micro-faits, inexistants pour certains (les sondages d'opinion s'appliquent à des instants T qui ne donneront jamais lieu à aucun vote réel et sauf à les prendre dans les derniers jours précédant le scrutin, ils n'ont qu'une valeur très relative ; amusant d'ailleurs de considérer qu'ils sont interdits par la loi dans ces derniers moments où ils acquièrent le plus de la réalité du moment auquel ils se rapportent en définitive). Que Sarkozy ait promis ceci ou cela, qu'il ait fait ceci ou cela pendant son mandat et non ceci et cela et qu'aujourd'hui il propose ceci qui est toujours ceci et cela qui est le contraire de cela, voilà qui serait intéressant et nous instruirait sur la valeur de leur parole, leur capacité à tenir leurs engagements ou leur aisance à changer de pied et de cap, leur détermination à revenir sans fin sur des promesses inabouties ou leur aptitude à se renier ; que les socialistes aient agi de telle manière quand ils étaient au pouvoir, fait telle proposition dans l'opposition et qu'Hollande développe telle conception de telle chose aujourd'hui, voilà qui serait intéressant et nous instruirait sur leurs stratégies et attitudes, sur leur courage peut-être, ou leur indépendance intellectuelle, et la fidélité à leurs idées ou leur capacité à en endosser de nouvelles sans doute ; que les candidats s'expliquent sur telle promesse tenue ou non tenue, telle proposition reprise ou abandonnée aujourd'hui, et pourquoi, voilà qui serait intéressant et nous instruirait sur leurs parcours idéologiques et les intérêts qu'ils servent, leur pragmatisme ou leurs revirements ; qu'on insère ces positions dans le contexte européen et mondial, qu'on présente les courants de pensée à l'oeuvre et les résultats obtenus ici ou là, avec les effets induits pour les populations, l'économie, l'environnement, voilà qui serait intéressant et nous instruirait des rails dans lequel on place le pays et des perspectives pour son avenir. Peut-être sont-ce des exigences exagérées mais il faut croire en la démocratie.

Certains médias (mettons quelque peu à part les journaux papiers qui n'oeuvrent pas dans le temps physique comme la radio ou la télévision mais dans l'espace de leurs pages, ce qui constitue une autre échelle pour le lecteur - auditeur - téléspectateur. A cet égard, internet offre des possibilités particulières d'espace et de temps qui mêlent écrit, images et sons et qui restent probablement encore assez inexploitées, tant les uns pourraient prolonger les autres dans l'une ou l'autre des ces directions spatiale et temporelle et non pas simplement se paraphraser, se doublonner, se superposer sur un même point étroit d'éclairage de la chose rapportée et finalement se cannibaliser comme on le voit pour l'instant.) agissent comme ils le font parce que cette forme de traitement sert leurs intérêts (qui n'est parfois que de tenir l'antenne d'une information en continu ou remplir de brefs flashes répétés) mais sur que la majorité des journalistes n'y peuvent rien car, quoique sans doute armés des meilleurs idéaux à leur entrée dans le métier, ils ont pris le pli : court, rapide, percutant, facile à avaler. Sondages et petites phrases mais pas de programme.

Le pli, c'est d'être dans l'instant plus rapide que la station ou la chaîne d'à côté, plus près de l'événement, repérer et attraper l'événement dès sa matérialisation, rester aux aguets et sauter aussitôt sur l'événement suivant, quitte parfois à le susciter, ce qui, au passage, à le mérite de procurer le sentiment de contrôler les choses.

Les pressions en ce sens sont multiples qui s'appliquent de l'extérieur vers l'intérieur et de haut en bas sur les journalistes. L'expérience leur apprend à hiérarchiser ces pressions mais non pas à s'en extraire totalement. Des cultures d'entreprises, des façons de faire imprimées par des directeurs de rédaction ou des rédacteurs en chefs, fournissent de précieux guides pour se couler dans un moule.

Et puis, il y a leurs propres échelles de valeurs, qu'elles soient professionnelles et personnelles. Ces grilles de lecture commandent leur regard et leur réflexion.

L'objectivité n'existe pas, ils sont eux aussi aux prises avec l'inconscient. Quant au devoir d'informer, il a bon dos qui voudrait qu'on livre d'abord l'écume puisque c'est elle qui vient en premier et en plus grande quantité, exonérant au passage d'une réflexion consciente sur ce qu'est véritablement l'information, qui plus est responsable. (Peut-être une information chiante, pourquoi pas ?! - comme ce long papier aux tournures alambiquées).

La responsabilité voudrait qu'on prenne du recul : s'en tenir aux éléments de fonds, laisser décanter les dépôts de surface, ne pas insister sur les faits ponctuels, délaisser les polémiques.

Peut-être que la façon la plus responsable de s'attaquer à une campagne présidentielle, matière hautement inflammable, serait de ne traiter que l'actualité de la veille ! Dans l'intervalle, n'absolument rien dire. Consacrer ce laps de temps à l'oubli. Émergera l'essentiel.

(Et s'il n'est rien possible d'explorer dans le temps imparti, une plage de musique ou l'image d'un pré sous la neige - qu'on ne craigne pas que ça ruine les audiences : Pernaut fait ça très bien et avec succès).